Paye ou Pèse (Patrice)
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Paye ou Pèse
UN mot peut tout changer : le cours d’une histoire, d’une vie, d’une simple journée. Vous croyez que j’exagère ? Imaginez un instant que le général de Gaulle, au lieu de son célèbre « Vive le Québec libre », ait crié « Fuck le Québec libre »… ou pire encore, « Vive le Canada libre ». L’histoire n’aurait pas pris le même tournant, croyez-moi. Un mot, un seul, peut tout faire basculer.
Début des années 80. Michael Jackson est encore noir. Les vestons ont des épaulettes assez larges pour servir d’airbags, les cheveux sont longs, séparés au milieu, et plus t’as de poil au torse, plus t’as de crédibilité. C’est aussi l’époque où apprendre à conduire ne demandait ni cours théorique, ni certificat, ni supervision parentale. Un frère, une clé, et un peu de courage suffisaient.
Ce jour-là, j’avais quatorze ans. Pas de permis, pas d’attestation et j’étais sur le siège conducteur de la Corolla 1981 de ma mère ; beige, solide et increvable. Accompagné de mon frère Marc, quatre ans plus vieux. Mon instructeur improvisé.
— « Allez, embarque. On va aller faire un tour. »
Simple comme ça. À l’époque, c’était notre examen de conduite : si tu revenais de Montréal sans avoir cabossé la voiture, t’étais bon.
On l’appelait affectueusement la Toy Toy. À la maison on était quatre gars et une seule voiture. On faisait la file sur le perron pour la prendre, comme des vautours autour d’un steak. Et évidemment, on ne la ménageait pas. Elle roulait jour et nuit, sans répit.
C’était notre liberté, notre fierté. Pas aussi glamour qu’une Trans Am noire comme celle de Burt Reynolds, mais c’était notre bolide. Et honnêtement, cette Corolla-là pouvait survivre à une guerre nucléaire. Si Toyota la ressortait aujourd’hui, j’en achèterais une caisse.
À cette époque, René Lévesque régnait sur le Québec, cigarette au bec, nuage de fumée en guise d’auréole. Son rêve : séparer le Québec du reste du Canada. Le mien : ne pas écraser la voiture de ma mère avant d’avoir 15 ans.
Dans les nouvelles, on ne parlait que de ça : l’abolition des péages. Pour ceux qui ne se souviennent pas, les autoroutes étaient truffées de petites cabanes au milieu des voies. Tu devais t’arrêter, lancer ton 25 cents dans un panier, et repartir. Simple comme ça. L’argent servait à entretenir les routes, une idée pas si folle quand on voit l’état des nôtres aujourd’hui.
Mais comme l’abolition approchait, plus personne ne payait. On faisait juste passer tout droit. Le gouvernement, furieux, avait donc envoyé la cavalerie : policiers armés, voitures balisées et surveillance serrée.
J’étais concentré, les mains crispées sur le volant. Mon frère, à côté, observait la scène. Devant nous, la fameuse cabane à péage. Un policier planté là, gilet pare-balles et regard de tueur.
Et c’est là que tout s’est joué.
— Paye ! me dit mon frère, nerveux.
J’entends PÈSE.
Un mot. Un seul.
Et mon cerveau de quatorze ans a choisi le mauvais.
J’appuie à fond. La Toy Toy rugit et s’élance entre les piliers de béton. Le policier, sidéré, me fixe, bouche ouverte. J’crois même avoir vu sa main partir vers sa ceinture. Mon frère se fige, les yeux écarquillés.
— Qu’est-ce que tu fais, criss ?!
— Ben… tu m’as dit pèse !
Trop tard.
Je vois le flic bondir, sauter par-dessus une voiture, courir vers sa patrouille. Les gyrophares s’allument derrière. Le cœur me sort de la poitrine. Je me vois déjà menotté, en train de pleurer dans une cellule, à manger des oranges que ma mère m’apporterait le dimanche.
Marc prend le contrôle. D’une main, il attrape le volant. De l’autre, il appuie encore plus fort sur mon pied déjà au plancher. La Toy Toy crache ses derniers chevaux. On bifurque sur l’accotement, le gravier éclate derrière nous, un nuage de poussière masque la poursuite.
140 km/h entre les lampadaires. Le moteur hurle, la carrosserie vibre, et moi, je retiens mon souffle.
— Tasse-toi ! ordonne mon frère.
Je m’exécute, tétanisé ! Il manœuvre, négocie la sortie du Centre Laval. Frein à main. Dérapage. Les pneus hurlent. On se cache entre deux voitures, les sièges rabattus.
Silence.
Rien. Pas un gyrophare. Le cœur bat encore dans mes tempes.
Marc éclate de rire.
— C’est VHS qui va gagner !
Je souffle, encore en sueur.
— Présentement, je m’en fous pas mal.
Un mot. Un foutu mot. Et j’aurais pu finir en prison. Tout ça pour un 25 cents.
Maman, si tu lis ça : je m’excuse d’avoir clanché ta petite Toy Toy. T’inquiète, aujourd’hui je suis devenu sage. Quand tu viens au garage avec ta nouvelle Corolla, je la bichonne comme un bijou.
Vive la Corolla libre !