Caméra de recul (Patrice)

Caméra de recul (Patrice)

Ah que les gadgets dans une voiture, c’est amusant ! Les bancs chauffants, les avertisseurs de changement de voie, le Bluetooth, etc. Souvent, on pense que c’est du fla-fla, mais il y a un gadget que j’aurais aimé avoir il y a quelques années : cette fameuse caméra de recul. Par contre, si j’en avais eu une sur ma bonne vieille Sunbird 1988 blanche, l’histoire n’aurait pas été aussi hilarante.

CAMÉRA DE RECUL

Je traînais mes pénates dans un bar. Notre groupe rock en tournée venait de se dissoudre. Le chanteur avait envoyé chier le public endormi et avait poussé l’audace jusqu’à baisser son pantalon pour leur montrer son cul. Le respect est très important pour moi, et je ne sais pas pourquoi, mais le gérant de la place n’a pas trop aimé me voir courir après le chanteur avec ma guitare pour tenter de l’assommer. Je ne l’ai jamais revu, alors la dernière chose que j’ai vue de lui, c’est son cul en train de se sauver.

La barmaid écoutait ma désolation entre deux gorgées d’un Coke grenadine et me dit :

— Tu es le plus chanceux du monde. Mon chum Toyo s’en va en tournée en première partie de Julie Masse et il cherche justement un gars comme toi. C’est sûr qu’il te prend.

Le lendemain, j’étais dans son groupe. Toyo a fait deux heures de route en Nissan 200SX orange brûlé, une voiture dont un pneu coûte plus cher qu’un mois de loyer, pour venir me voir jouer dans ma chambre. L’audition a duré une minute. Je savais jouer et j’avais la gueule de l’emploi. Je ne sais pas pour vous, mais il y a des amitiés qui prennent des mois, voire des années, à se développer… mais pour Toyo et moi, ce fut instantané.

Quelques jours pour apprendre ses chansons, deux pratiques plus tard et on a plié bagage pour la tournée. Au diable les tour bus remplis de sexe, de drogues et de rock and roll. Toyo décide qu’on va voyager seuls tous les deux et qu’on va prendre mon oiseau du soleil, car elle contient plus d’espace. Dans sa petite 200SX, il y a de la place juste pour les pics de guitare, pas pour les guitares en entier. N’ayant pas trop confiance en la mécanique de ma Sunbird, je lui dis quand même qu’elle est parfaite pour aller jusqu’au bout du monde, car je ne veux pas perdre mon occasion de jouer avec lui.

Première destination : Edmundston, au Nouveau-Brunswick, à environ 5 h 30 de Montréal. Pas si pire pour l’oiseau de feu comme première escale. Elle devrait se rendre, sinon j’improviserai.

Debout sur l’autoroute 20 à la hauteur de Laurier-Station, on regarde ma voiture cracher une fumée tellement blanche et dense qu’on aurait dit un dragon en guerre contre Harry Potter. Je n’ose même pas ouvrir le capot. Jusqu’à maintenant, c’est la quatrième fois qu’on se voit, Toyo et moi, et à part quelques échanges de paroles sur nos partitions en mi bémol, on n’a pas jasé une tonne. Inquiet, il me lance, en regardant sa montre et en soupirant :

— Tu es sûr qu’elle est fiable, ta voiture ?

— Plus fiable que ça, tu meurs ! dis-je pour essayer de détendre l’atmosphère.

Comment devient-on un bon mécano ? En n’ayant jamais une crisse de cent dans nos poches quand on part en tournée. Alors, une fois le dragon calmé, j’ouvre le capot et bang ! Je constate que le thermostat de ma Sunbird est bloqué. En un tour de main, je l’enlève et le fous dans le coffre arrière. Je vais ramasser de l’eau dans le fossé et je remplis le réservoir. Je ne sais pas si Toyo est impressionné, mais il semble fier d’avoir repris la route en moins de 20 minutes.

Enfin, je rencontre la belle Julie et toute sa gang de tournée. La foire pogne assez vite et, après chaque spectacle, on se retrouve à jammer du Led Zeppelin, Offenbach et du blues dans un petit club du coin. Les amitiés grandissent et les histoires de cœur s’entremêlent autant que les accords d’une toune de free jazz. Dans nos temps libres, on refait le monde entre deux parties de cartes ou on va se balader. La tournée roule à plein et l’oiseau de feu tient bon. C’est un vrai miracle.

À Rivière-du-Loup, la bonne nouvelle arrive avec le premier café du matin : demain, on va tourner un vidéoclip. Yahoo ! Je trippe ! Les caméras, l’équipe de tournage, le glamour… tout ça va enfin arriver.

Pouffffff ! Eh criss, ma balloune a dégonflé assez vite merci. On n’avait pas le budget de Terminator 2. On en avait assez pour un plein d’essence pis trois sandwichs pas de croûte. C’est Sylvain, l’ami de cœur de Julie, qui a tourné le clip gratis avec une caméra de poche. That’s it !

Le matin du clip, je lance à Toyo, en beurrant mon ordre de toasts au beurre d’arachide :

— Frotte-toi ben dans la douche, il faut que tu sois beau. Mais surtout, ne touche pas au rideau de douche.

Je riais, car en entrant dans la chambre miteuse du motel, le rideau fleuri en question avait capté toute notre attention et je faisais toutes les acrobaties possibles pour pas que mon zouizoui le touche quand je me lave. Je n’osais même pas le regarder de trop près, de peur de découvrir tout un monde digne d’Avatar dedans.

Bing ! Bang ! Criss ! Tab%# ?@&* ! Bang et re-bang encore !

Enroulé dans le rideau de douche fleuri, Toyo se retrouve le dos sur la céramique, les jambes en l’air — et pas pour une partie de fesses, je vous le jure. Le sang giclait d’une de ses arcades sourcilières cognée sur le bol. Dans ce genre d’événement, je ne peux m’empêcher de répliquer une niaiserie.

— Ouin, tu vas être beau dans le vidéo ! On te filmera juste du côté gauche.

Enfin il riait. On a éclaté de rire ensemble.

Un peu de fond de teint plus tard, la bobine tournait enfin. Pour les travelings, Sylvain se couchait sur le toit de ma voiture pendant que j’avançais à 2 km/h.

— Donne pas de coups, ça shake ! Pogne pas de trous ! Freine pas trop vite ! Accélère pas trop ! me criait Sylvain du haut de son poste, dont je voyais la bedaine par mon toit ouvrant.

Je n’ai pas une Mercedes avec une suspension indépendante, me dis-je. J’ai une Sunbird 88 avec les amortisseurs qui coulent, les pneus disparates et lisses comme une peau de phoque.

— Je roule dans un chemin de gravier ! On ne peut pas tourner ailleurs ?

— Ben non, je veux la chute en arrière-plan.

S’il savait ce que Julie me disait pendant nos longues balades dans les petits patelins. Elle ne l’aimait plus et attendait la fin de la tournée pour lui dire. Il s’en serait pas mal crissé de la chute, et il serait allé prendre soin de sa douce à la place. Même si j’avais le goût de lui payer une bonne ride de surf body, je résistai à mon envie par respect pour Toyo.

La tournée s’est poursuivie jusqu’à Chandler, un petit patelin dans la communauté du Rocher-Percé.

La routine d’une journée de spectacle est toujours bien structurée : sieste, douche, collation et direction la salle pour les tests de son et les réchauffements. De nature avenante, je suis allé à ma voiture de feu et j’ai ouvert les fenêtres pour laisser la chaleur sortir, pour pas que Toyo frise comme un mouton lorsqu’il entre dedans. J’ai glissé ma guitare et mon sac sur la banquette arrière et j’ai attendu Toyo. Aussi pimpant que David Lee Roth dans un vidéoclip de Van Halen, il est sortit avec le même assortiment que moi. Il préfère le coffre arrière pour déposer ses trucs, alors je le laisse faire.

— Merci Pat d’avoir ouvert les fenêtres, tu penses à tout ! Avec cette chaleur, je ne veux pas défaire mes cheveux.

— Arrête de niaiser, monte ! Notre public de douze personnes nous attend ! dis-je en riant comme toujours.

— My god, ça va être une bonne soirée, je le sens ! rajoute-t-il.

— Moi aussi j’ai un bon feeling ! dis-je pour le rassurer, mais en réalité, je ressentais fuck all !

J’embraye en reculons la Sunbird qui m’épate de jour en jour, mais pas pour ses gadgets. J’ai juste le AM qui griche et un peu de FM quand on est en haut d’une montagne, arrêté proche d’une antenne parabolique.

Angle mort à gauche. Angle mort à droite. Miroir. Je lâche le frein et me laisse aller doucement.

Petoum ! Petoum !

La voiture se soulève comme si je descendais brusquement d’un trottoir.

On se regarde. Je souris et lui dis :

— Ils ont-tu installé une bordure de trottoir cette nuit ?

La voiture recule encore de quelques mètres. Soudain, il apparaît — comme si la Vierge Marie venait de descendre du ciel pour s’asseoir sur le capot. Le case de guitare était couché sur le sol chaud. Deux traces de pneus dessinaient leurs crampons dessus.

— Ah tabarn@% ? $ ?#%* de cali% ? %@* de cri#@* ?#%@* (et plus encore).

— Osti% ?#$ ? &@ que j’suis épais, dit Toyo. J’ai oublié ma guitare accotée sur le pare-chocs.

Toyo tenait sa guitare dont le manche était coupé en deux. La tête vacillait de gauche à droite au bout des six cordes. On aurait dit un conquérant qui venait de gagner une bataille.

Je suis resté dans mon habitacle, car je n’osais pas sortir. J’aurais aimé être ailleurs, pour être honnête. N’importe où ! Dans un congrès de vendeurs d’assurance. En train d’escalader le Kilimandjaro en speedo ou dans un spa avec la gastro. T’sais, n’importe où… sauf là.

On a fait la route jusqu’à la salle dans un silence de cimetière.

Rassurez-vous, tout est bien qui finit bien. Toyo a fait son spectacle avec une autre guitare et, dès le lendemain, plus rien n’y paraissait. Les techniciens avaient fait venir en express un nouveau manche et avaient redonné son lustre à sa guitare.

Ah les gadgets ! Souvent, je pense qu’ils sont là pour endormir les réflexes ou rendre paresseux certains conducteurs, mais je me rends à l’évidence : ils peuvent sauver des vies ou des incidents déplorables comme celui-ci.

Il y a trois choses à retenir de toute cette histoire :

1. Julie Masse a bel et bien flushé Sylvain à la fin de la tournée pour tomber dans les bras du beau Corey Hart.

2. Le résultat des travelings sur le top d’un char était quand même impressionnant.

3. Et Toyo, que j’adore, n’est pas un devin !!!

À bien y penser, oui, c’était une bonne soirée — mais pas pour lui, pour moi. Si je pars une journée de pluie maussade où je me sens un peu plus tristounet, je n’ai qu’à me remémorer sa tronche débinée tenant sa guitare… et je souris.

 

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